Il fallait un sursaut. Il est venu sous la forme d’une adresse solennelle. Le 27 août 2026, le président de la République Démocratique du Congo Félix Tshisekedi a enfin consenti à ce que l’opposition et la société civile réclamaient depuis des mois : un dialogue national. L’intention est louable. La méthode, elle, porte en elle les germes de son propre échec.
Car en verrouillant d’entrée de jeu la mécanique de ce dialogue, le Chef de l’État a commis une faute politique majeure : il a refusé de le confier à un médiateur neutre.
Un juge et partie
Dans son ordonnance du 13 septembre, le Président institue un Comité d’organisation préliminaire placé, je cite, « sous son autorité directe ». En clair, le principal protagoniste de la crise politique congolaise se désigne lui-même comme arbitre de la discussion censée la résoudre.
C’est une contradiction fondamentale. On ne peut pas être à la fois acteur majeur du contentieux électoral contesté de 2023, chef d’une majorité qui gouverne, et garant impartial d’un espace où ses opposants doivent se sentir en sécurité pour dire leurs vérités.
Le dialogue que Tshisekedi propose est « conçu par les Congolais et pour les Congolais ». La formule est souveraine, elle flatte l’orgueil national. Mais elle masque une réalité : dans toute l’histoire politique congolaise, aucun dialogue n’a abouti sans facilitation tierce.
Sun City en 2002 a eu Ketumile Masire et Mustapha Niasse. Le dialogue de la Cité de l’OUA en 2016 a eu Edem Kodjo. Le dialogue du Centre Interdiocésain a eu la CENCO. Jamais les Congolais, seuls face à eux-mêmes sous l’autorité du pouvoir en place, n’ont réussi à se mettre d’accord.
Pourquoi ? Parce que la crise congolaise est une crise de confiance. Et la confiance ne se décrète pas par ordonnance. Elle se construit par la neutralité.
Le refus d’écouter le signal faible
L’opposition ne demande pas la lune. Moïse Katumbi, Martin Fayulu, Delly Sesanga, Augustin Matata et Joseph Kabila, dans leur déclaration commune de février, ne demandaient pas le départ de Tshisekedi. Ils demandaient un médiateur crédible. La CENCO et l’ECC, les deux plus grandes confessions du pays, proposaient leur facilitation.
En les reléguant au rang de simples membres d’une future « commission préparatoire » dont le Président gardera la main, on les transforme en figurants d’un processus déjà écrit.
Le message envoyé est dévastateur : « Venez dialoguer, mais c’est moi qui fixe les lignes rouges, c’est moi qui choisis qui participe, c’est moi qui décide de l’ordre du jour et c’est moi qui recevrai votre pacte final. »
Dès lors, comment s’étonner que l’ADN de Katumbi et l’ECiDé parlent déjà d’un « dialogue de dupes » ? Comment convaincre un opposant qui vit à Bruxelles ou qui sort de prison de venir à Kinshasa parler sous l’autorité de celui qu’il accuse d’instrumentaliser la justice ?
Une erreur stratégique à trois niveaux
Cette absence de médiateur neutre est une erreur à trois niveaux.
- Sur le plan juridique. Le dialogue tel qu’annoncé se veut « refondateur ». Il parle d’un pacte et d’une stratégie de mise en œuvre qui pourraient toucher à la Constitution. Un tel chantier ne peut être présidé par le principal bénéficiaire de l’ordre constitutionnel actuel. Il faut une tierce personne au-dessus de la mêlée.
- Sur le plan sécuritaire. Tshisekedi a raison de distinguer le dialogue national du processus de Doha qui gère le M23. Mais en l’absence de médiateur crédible, qui garantira à l’opinion que ce dialogue n’est pas une manœuvre pour contourner l’accord de Washington du 12 décembre 2025 qui exige un dialogue interne inclusif ? Le soupçon d’un passage en force constitutionnelle grandit.
- Sur le plan de la réconciliation. Le Président a annoncé des mesures de décrispation : libération de prisonniers, retour d’exilés. Louable. Mais qui en vérifiera l’effectivité sans médiateur indépendant ? L’expérience du désenchantement est encore fraîche dans les mémoires.
Un dialogue sans médiateur neutre est un procès où l’accusation est aussi le juge. Il peut produire un document, il peut produire des photos de famille. Il ne produira jamais la paix et la cohésion qu’il prétend viser.
La balle est encore dans le camp de la Présidence. La seconde ordonnance, celle qui doit convoquer effectivement le dialogue, peut encore corriger le tir. Confier la présidence de la commission à la CENCO et à l’ECC en co-facilitation, avec l’appui de l’Union Africaine, ne serait pas un aveu de faiblesse. Ce serait un acte de grandeur.
Sans cela, ce dialogue tant attendu risque de rejoindre la longue liste des occasions manquées du Congo.
La Rédaction

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