La qualité du débat public en République démocratique du Congo est-elle en déclin ? Pour Jean-Marie Kabemba, député honoraire et président de l’APEU (Alliance des Partis Extraparlementaires de l’Union Sacrée), la question mérite d’être posée sans détour.
Dans une déclaration publique où une copie est réservée à notre rédaction, il revient sur ce qu’il considère comme une perte de rigueur dans la parole politique.
« l’origine de ma réflexion, un débat télévisé que j’ai suivi récemment. La parole circulait, mais la pensée restait invisible. Ce qui devait être un moment d’éclairage démocratique s’est transformé en brouillard d’improvisations », affirme-t-il. « Des phrases inachevées, des slogans répétés, des concepts mal définis, et des attaques personnelles tenant lieu d’argumentation. La parole circulait abondamment, mais la pensée restait invisible».
Il pointe également un usage qu’il juge désordonné des langues : « Le passage constant du français au lingala, sans nécessité ni maîtrise réelle de l’un ou de l’autre, donne le sentiment d’un flottement intellectuel. »
Une question de maîtrise linguistique
Pour Jean-Marie Kabemba, le problème ne tient pas au choix de la langue.
« Le lingala est une langue noble, riche en images et en profondeur. Le français est la langue de l’État, celle de la rigueur administrative et juridique. On peut choisir l’une ou l’autre. Mais on ne peut pas les juxtaposer dans un ‘franlingala’ hésitant qui traduit surtout une insuffisance d’élaboration de la pensée. »
Selon lui, la langue est indissociable de la structuration intellectuelle : « Lorsque la langue se fragilise, la pensée s’expose à l’approximation. »
Le souvenir d’une autre exigence
Interrogé sur les références qui, à ses yeux, incarnent une plus grande exigence rhétorique, il cite plusieurs figures de l’histoire politique congolaise.
Il évoque d’abord Patrice Lumumba, dont le discours, selon lui, était structuré autour de concepts fondamentaux comme la souveraineté et la dignité.
Il mentionne également Étienne Tshisekedi, capable de parler au peuple sans renoncer à la rigueur argumentative.
La Conférence nationale souveraine reste, pour lui, un moment charnière. « Ce fut une véritable école républicaine », affirme-t-il. Il cite également le professeur Marcel Lihau pour la précision de son raisonnement, Gérard Kamanda wa Kamanda pour la solidité de son argumentation, et Jean Nguza Karl-I-Bond pour sa maîtrise du verbe politique.
Mais c’est surtout le cardinal Laurent Monsengwo Pasinya qu’il présente comme un modèle : « Sa théorie des parallélismes convergents montrait que des positions opposées peuvent être structurées vers une convergence sans être diluées. Il élevait le débat. »
Des voix contemporaines jugées plus clivantes
Jean-Marie Kabemba estime que certaines interventions actuelles ne s’inscrivent pas dans cette logique de médiation. Il cite notamment Monseigneur Donatien Nshole et l’archevêque Fulgence Muteba, dont les prises de parole publiques « donnent parfois le sentiment d’entériner les fractures plutôt que de construire des passerelles ».
« La différence n’est pas seulement de ton. Elle est de méthode. Lorsque le langage devient un instrument de positionnement plutôt qu’un instrument de médiation, il cesse d’être un facteur d’unité », soutient-il.
« La politique est une discipline intellectuelle »
Au-delà des personnalités, Jean-Marie Kabemba insiste sur la responsabilité des nouvelles générations.
« La politique n’est pas une compétition d’invectives. Elle est une discipline intellectuelle. La critique est légitime en démocratie, mais elle doit reposer sur la connaissance, la cohérence et la démonstration. »
Selon lui, la passion ne suffit pas : « Ce qui manque aujourd’hui, ce n’est pas la conviction. C’est la structure. »
Pour le député honoraire, la qualité du langage politique constitue un indicateur du niveau de maturité d’une élite dirigeante. « La modernité ne consiste pas à parler plus fort. Elle consiste à parler avec justesse, précision et responsabilité. »
Un appel, en filigrane, à réhabiliter la rigueur du verbe comme fondement du leadership et de la crédibilité publique en République démocratique du Congo.
La Rédaction

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